Nous, enseignants-chercheurs chercheurs ou ingénieurs des universités ou des organismes de
recherche, sommes fiers de faire de la recherche. D’autant plus fiers que nous avons été distingués
parmi les « Talents » français : une Médaille – d’or, d’argent, de bronze – ou un Cristal du CNRS
est venu récompenser notre travail. Ce sont nos pairs – un large groupe de collègues, élus ou
nommés au Comité national du CNRS – qui nous ont ainsi reconnus sur la base de nos travaux, et
nous l’apprécions. D’autres parmi nous ont reçu des distinctions similaires, non moins
prestigieuses, des grandes sociétés savantes.
La Médaille de bronze, décernée à des chercheurs en début de carrière, « r eprésente un
e ncouragement du CNRS à poursuivre des recherches bien engagées et déjà fécondes » . La
Médaille d’argent récompense ceux, « d éjà reconnus sur le plan national et international pour
l ’originalité, la qualité et l’importance de leurs travaux » , qui font école, qui dirigent des thèses, des
équipes, des laboratoires. La Médaille d’or est la plus haute distinction scientifique française,
décernée depuis 1954. Enfin, le Cristal du CNRS distingue des personnels ingénieurs, techniciens
ou administratifs (ITA) qui « p ar leur créativité, leur maîtrise technique et leur esprit innovant
c ontribuent aux côtés des chercheurs à l’avancée des savoirs et des découvertes scientifiques » .
Pourtant, nous sommes inquiets. À l’heure où l’on ne nous propose plus que des financements de
quelques années pour des projets très ciblés, où les formations scientifiques à l’Université se
dépeuplent, où l’on ne peut souvent promettre à un brillant thésard, au terme d’un travail achevé au
niveau bac + 8, que des années au SMIC, voire au RMI, à l’heure où les ITA sont menacés d’être
regroupés en « pools » affectés selon les besoins aux tâches les plus urgentes, comment apprécier
pleinement ces récompenses ? Le système d’enseignement et de recherche qui nous a formés est en
train de péricliter.
Comment se déprendre de l’impression, nous qui sommes en poste, au CNRS, dans un autre
organisme de recherche ou à l’Université, qui prenons plaisir à chercher, à transmettre, et qui avons
été reconnus pour cela par nos pairs, que nous serons les derniers de notre espèce, que nous
n’aurons, bientôt, qu’à éteindre la lumière et fermer la porte derrière nous ? Comment apprécier
notre médaille du CNRS, au moment même où cet organisme mondialement reconnu paraît être en
voie de démantèlement ?
Ce sont nos trajectoires individuelles qui sont récompensées. Pourtant, nous savons tous que la
science ne se fait pas dans l’isolement et que, si nos parcours ont été jalonnés de concours sélectifs
(que nous soyons chercheurs, enseignants-chercheurs ou personnels ITA), ce n’est pas seulement,
ce n’est pas avant tout la compétition qui a produit nos avancées, mais la coopération avec nos
collègues. Une recherche qui ne compterait que des médaillés comme nous, même s’ils étaient bien
rémunérés et disposaient de tous les moyens souhaités, serait une recherche morte. Chacun de nous
n’est pas un « génie » isolé : nous travaillons en équipes, et nous travaillons pour tous. Nous
n’avons pas fait que déposer des brevets, écrire des livres ou des articles dans des revues bien
cotées ; nous avons aussi enseigné, diffusé le savoir auprès d’un large public ; nous avons encore
développé des outils, des logiciels, inventé des instruments, publié des documents, édité et animé
des revues, construit des sites web, organisé des colloques et congrès pour que d’autres puissent
après nous faire avancer la science.
La recherche s’appuie sur la diversité des personnes, de leurs qualités individuelles – les brillants et
les laborieux, les rapides et les perfectionnistes ; sur les rencontres parfois inattendues entre
disciplines, entre cultures nationales, entre savoir-faire. L’évaluation, c’est notre quotidien, depuis
que la science moderne existe : nous savons que les résultats de notre travail sont attentivement
regardés par nos pairs, et nous n’en avons pas peur. En revanche, dépenser une énergie et un temps
infinis à évaluer à tout va, à sur-sélectionner, à trier les meilleurs des meilleurs, qui plus est de
manière de plus en plus bureaucratique, est vain et stérile ; cela ne peut qu’appauvrir le potentiel
collectif de la communauté scientifique.
La recherche a besoin de la confiance de la Nation et du gouvernement : une confiance non pas
aveugle, mais suffisante pour laisser aux projets le temps de mûrir, pour permettre, dans le cadre
des priorités générales fixées par les élus, aux chercheurs de mener les programmes qu’ils ont
élaborés et d’évaluer les résultats de leurs pairs. Pour que le système français soit capable de se
reconfigurer face aux défis de l’avenir, il lui faut aussi une masse critique suffisante en termes de
nombre de personnels statutaires, une diversité suffisante en termes de disciplines.
C’est pour cela que nos récompenses ont, dans le contexte actuel, un goût un peu amer : depuis
quatre ans, mais plus encore depuis un an, un ensemble de décisions, parfois d’apparence très
technique, parfois ponctuelles, d’autres fois même présentées comme permettant d’injecter plus
d’argent dans la recherche, expriment au fond une profonde défiance par rapport à nos activités, Ã
leur qualité et à notre manière de les accomplir, et une profonde ignorance des modalités
spécifiques de fonctionnement de la recherche. Il est pourtant encore temps de faire d’autres choix,
qui permettront au système français de recherche, déjà largement envié de par le monde – on
compte 30 % d’étrangers parmi les candidats au CNRS, malgré les conditions matérielles
proposées... –, de faire encore mieux à l’avenir.
Nous ne pouvons donc que demander :
le respect des missions de service public pour l’Enseignement supérieur et la Recherche, avec un
financement adapté à la réussite de ces missions ;
un plan pluriannuel de recrutement d’enseignants-chercheurs, de chercheurs et d’ITA titulaires,
pour résorber la précarité et pour développer la recherche en même temps que la réussite des
étudiants ;
le maintien, à côté des Universités et des organismes de recherche appliquée, d’un CNRS national
et généraliste, doté de réels moyens, ayant pour mission d’explorer tous les domaines de la
connaissance, mettant en oeuvre de façon autonome une politique scientifique cohérente, qui
favorise l’interdisciplinarité et les projets à long terme ;
une politique d’ensemble encourageant la coopération plutôt que la compétition entre organismes
de recherche et Universités (et entre ces dernières), ce qui passe notamment par la sauvegarde d’un
statut national des chercheurs et des ITA permettant une mobilité géographique et thématique,
assorti de possibilités d’échanges et de coopération beaucoup plus importantes qu’aujourd’hui avec
l’enseignement supérieur ;
des financements sur projets courts qui complètent les financements de plus longue haleine
(notamment pour le lancement de nouvelles pistes) plutôt que de les remplacer, et qui soient
majoritairement attribués à des « projets blancs » (sur des thématiques proposées par les chercheurs
eux-mêmes), avec des procédures d’expertise transparentes ;
une évaluation des personnels, des laboratoires et des projets, à tous les niveaux, qui soit
essentiellement réalisée par des chercheurs et enseignants-chercheurs, et non pas confiée à des
personnalités extérieures au monde de la recherche ; et qui ne soit pas automatisée sur la base
unique d’indicateurs chiffrés, au détriment de l’analyse du contenu des travaux menés.
Si vous avez reçu une médaille vous-même et souhaitez signer cet appel, merci de contacter
Claire Lemercier.
Premiers signataires :
Olivier Alard, médaille de bronze 2008, Terre et planètes telluriques (géochimie).
Solveig Albrand, cristal 2008, informatique.
Yacine Amarouchene, médaille de bronze 2008, physique (matière condensée, organisation et
dynamique).
Méropi Anastassiadou, médaille de bronze 2001, histoire.
Aline Auger, cristal 2002, histoire des sciences et des philosophies.
Irène Bellier, médaille de bronze 1997, anthropologie.
Claire Berger, médaille de bronze 1991, physique.
Frédéric Berger, médaille de bronze 2005, biologie.
Jean-François Berger, médaille de bronze 2000, archéologie.
Katell Berthelot, médaille de bronze 2007, histoire.
Jean-Pierre Bertoglio, médaille de bronze 1988, sciences pour l’ingénieur.
Pierre Bésuelle, médaille de bronze 2007, sciences pour l’ingénieur.
François Biraben, médaille d’argent 1996, physique.
François Bon, médaille de bronze 2007, archéologie.
Caroline Bonafos, médaille de bronze 2004, nano-matériaux.
Hélène Bouchiat, médaille d’argent 2005, physique.
Jean-Patrice Boudet, médaille de bronze 1997, histoire.
Patricia Bouyer, médaille de bronze 2007, informatique.
Fabien Bretenaker, médaille de bronze 1996, physique.
Michel Bureau, cristal 2007, chimie.
Florent Calvo, médaille de bronze 2004, physique.
Lise Caron, médaille de bronz 1990, biologie.
Bruno Cauli, médaille de bronze 2007, neurobiologie.
Myriam Cayre, médaille de bronze 2000, neurobiologie.
Didier Chatenay, médaille d’argent 1999, physique.
Bernadette Chatenet, cristal 2006, physico-chimie de l’atmosphère, Trophée « Femme en or »
catégorie Recherche 2007
etc .....
Source : Sauvons l'université
Merci Annie pour cette information
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